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Issue
Pédagogie Médicale
Volume 24, Number 4, 2023
Page(s) 263 - 266
Section Tribune
DOI https://doi.org/10.1051/pmed/2023020
Published online 15 janvier 2024

© SIFEM, 2024

Prévoir la nature et les caractéristiques des formations offertes aux étudiants dans le domaine de la santé à la rentrée 2037, soit dans 15 ans, risquerait de relever de l’aruspicine ou de la cartomancie si cet exercice n’était pas ancré dans l’évolution des soins offerts aux citoyens. Plusieurs organismes se sont penchés sur la question. L’espace alloué pour le présent texte ne permettant pas une recension exhaustive, le rapport « Prospectives des métiers de la santé à l’horizon 2040 »[1], publié par Opérateur de Compétences du secteur privé de la santé (OPCO Santé), branche spécialisée de l’organisme qui gère la formation et accompagne les entreprises dans le développement des compétences pour la France, servira de toile de fond.

Des tendances lourdes et conséquentes…

En prenant en compte un certain nombre de variables, le tableau I explicite les facteurs disruptifs et tendanciels susceptibles d’influencer fortement l’évolution du secteur de la santé. Bien que tous ces facteurs dussent être considérés attentivement, on pourrait mettre au premier plan le parcours de vie de chaque personne en lieu et place du parcours de soins ou de santé. L’aide et le soutien offerts seraient ancrés dans une conception holistique de chaque personne, sans négliger son autonomie et sa responsabilisation quant à son avenir. Cette approche des soins est en lien avec l’individualisation des services. Elle exigera en tout temps un dialogue éthique. OPCO fait alors référence à une « médecine personnalisée » (p. 22)[1].

Dans les réflexions concernant le futur des soins de santé, la présence croissante du numérique, notamment de l’intelligence artificielle (IA), est omniprésente. Dans un avenir rapproché, les activités de dépistage, de diagnostic et de traitement seront de plus en plus influencées par l’IA. En fait, plusieurs décisions seront assistées par elle, alors que d’autres seront automatisées grâce à elle. Les technologies contribueront de manière significative à la mobilité et à l’autonomie des personnes, augmentant par ricochet la diversité des milieux de vie adaptés. Le développement d’organes artificiels et d’exosquelettes de même que le séquençage de l’ADN illustrent entre autres leur part croissante. L’emploi de ces technologies à grande échelle pose toutefois des questions capitales quant à la protection et aux usages des données personnelles.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS)[2], la crise climatique constitue la plus grande menace à la santé du 21e siècle. Dans la suite de cette observation, le Réseau d’action pour la santé durable du Québec ajoute que « [le] système de santé et des services sociaux ainsi que les personnes qui y travaillent ne sont pas préparés pour assurer la santé de la population dans la crise écologique grandissante. »[3] On pourrait généraliser cette affirmation à l’ensemble des pays de la Planète.

Tableau I

. Facteurs influents dans le secteur de la santé à l’horizon 2040. (Tableau repris intégralement de OPCO Santé[1], page 46).

Trois finalités incontournables dans les formations en santé en 2037…

La complexité des problématiques du domaine de la santé et des soins sera telle que les formations devront donner la priorité à l’interprofessionnalité. On pourrait d’ores et déjà insister sur l’intersectorialité qui accordera une place cruciale à la complémentarité ainsi qu’à l’interdépendance des personnes intervenant dans ce domaine. Cette orientation s’oppose à l’hyper-fragmentation actuelle des professions et de la professionnalisation en santé. Elle dépasse largement l’interdisciplinarité et elle interroge le périmètre sémantique de l’interprofessionnalité.

Étant donné que le parcours de vie de la personne sera à l’origine de ses choix relatifs à sa santé, que le numérique lui fournira une pluralité d’informations et de données en matière de diagnostic et de traitement, et que l’autonomie et la responsabilisation encadreront l’ensemble des décisions, les formations mettront un très fort accent sur le dialogue éthique avec chaque personne. Elles donneront entre autres une place importante à l’assistance, au conseil, à la suggestion, à la documentation. Cette orientation s’oppose catégoriquement à la prescription et au « devoir-faire ». En fait, les formations seront attentives à l’intelligence et à la contribution de la personne qui vit une problématique de santé.

La crise climatique constituant « la plus grave menace à la santé du 21e siècle », les formations dans le domaine de la santé inscriront une grande partie des apprentissages, tant pour ce qui est du diagnostic, du traitement que de la prévention, dans une indissociabilité avec l’environnement et le milieu de vie. Les postures des professionnels de la santé de même que leurs analyses et leurs suggestions seront nécessairement écoresponsables. Contrairement à ce que l’on observe actuellement, cette finalité impose que le milieu de vie fasse partie de la documentation et de l’argumentation dans l’offre de soins.

Le parcours de professionnalisation des étudiants…

De manière catégorique, on peut reconnaître que les formations actuelles dans le domaine de la santé sont définies dans une logique d’enseignement. En réalité, le temps d’enseignement façonne ce qui est prévu pour les étudiants. On voit cependant déjà poindre à l’horizon la proposition de formations basées sur le temps d’apprentissage. L’idée de parcours de professionnalisation, cohérente avec une telle orientation, est privilégiée pour caractériser la logique de ces formations.

En 2037, chaque étudiant dans le domaine de la santé s’inscrira dans un parcours de professionnalisation défini à l’aune de la maîtrise de compétences, de l’appropriation d’une culture professionnelle et du développement d’une identité professionnelle. L’entrée dans une formation donnée sera déterminée sur la base de ses expériences et de ses connaissances antérieures. Le temps nécessaire à l’apprentissage définira la durée de la formation par opposition au temps que l’on prévoyait pour l’enseignement. Dans cette logique, le terme de la professionnalisation sera établi à la suite d’évaluations certificatives, tant pour ce qui est des compétences que de la culture et de l’identité.

Que ce soit dans le cours de la formation ou à son terme, des évaluations de nature formative ou certificative imposeront aux étudiants de documenter et d’argumenter leur parcours de professionnalisation en tenant un portfolio. Il est fort probable que ce qu’il est convenu de nommer « activités professionnelles confiables » (APC) balisera la structure du portfolio, mais on peut d’ores et déjà envisager que ces APC soient définies de manière différente. Il s’agira de problématiques plutôt que d’activités, cette conceptualisation étant plus cohérente avec les compétences. Dans son portfolio, l’étudiant illustrera son degré de développement des compétences en explicitant les ressources (savoirs, savoir-faire, savoir-être…) mobilisées et combinées dans les mises en œuvre de chaque compétence. La mobilisation et la combinaison des ressources comme critères judicieux en lien avec la progression dans la professionnalisation constituent un changement radical, la quantité́ de connaissances développées ayant la prépondérance dans les formations actuelles.

Les parcours de professionnalisation seront inscrits dans la logique d’une communauté́ de pratique et d’apprentissage, à l’intérieur de laquelle seront établies des relations maître-apprenti. Le développement des compétences professionnelles et l’appropriation d’une culture et d’une identité́ professionnelles constitueront l’essence de la professionnalisation. Les situations d’apprentissage seront ancrées dans des problématiques complexes, sélectionnées en raison de leur existence dans la vie professionnelle. À partir de ces situations, le parcours de professionnalisation prévoit de fréquentes séances de débriefing durant lesquelles sont explicitées les ressources mobilisées dans le contexte de ces problématiques, cette mobilisation étant argumentée à partir de données probantes.

Mais concrètement pour les étudiants…

La fin des activités d’enseignement axées sur le développement de connaissances, celles-ci devant être acquises dans un contexte de « classe inversée », l’omniprésence du numérique et les multiples sources de documentation disponibles font en sorte que les connaissances seront acquises par l’étudiant dans une démarche personnelle. Les situations d’apprentissage en milieu de formation exigeront que des connaissances soient déjà intégrées par les étudiants étant donné que ces situations portent des problématiques authentiques.

Régulièrement, les étudiants devront non seulement expliciter les ressources mobilisées face à des problématiques particulières, mais également justifier leur mobilisation à partir de données probantes. Le débriefing et l’explicitation seront des choix pédagogiques privilégiés dans les formations en 2037. Ces exigences préparent l’étudiant à la rencontre de la personne qui présente un problème de santé dans l’optique d’un soutien à un parcours de vie.

Les évaluations qui donnent lieu à une appréciation quantitative, numérique ou alphanumérique disparaîtront, au profit d’appréciations qualitatives, que les évaluations soient de nature formative ou certificative. La progression de la professionnalisation sera définie en étapes de développement par les enseignants et l’atteinte des indicateurs déclinant ces étapes sera le baromètre de ces évaluations.

Quelques mots en terminant au sujet de la très grande importance de la relation à l’autre dans les formations dans le domaine de la santé en 2037. Sans nier la place accordée au développement de cette compétence actuellement, les situations d’apprentissages en 2037 devront investir encore davantage les exigences d’une relation empathique à la personne présentant un problème de santé. L’accroissement des soins médiatisés par les technologies, souvent à distance, imposera la mise en œuvre de situations d’apprentissage variées à ce sujet et le parcours de vie de chaque personne place des attentes supplémentaires sur les épaules des professionnels de la santé.

Liens d’intérêts

L’auteur ne déclare de conflit d’intérêts en lien avec le contenu de cet article.

Approbation éthique

Non sollicitée car sans objet.

Références

  1. OPCO Santé. Les rapports de l’Observatoire. Prospectives des métiers de la santé à l’horizon 2040. 2020. Disponible sur : https://www.opco-sante.fr/sites/default/files/2021-12/OPCO_Sante_Etude_Prospective_métiers.pdf_. [Google Scholar]
  2. OMS. Changement climatique et santé. 2021. Disponible sur : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/climate-change-and-health. [Google Scholar]
  3. Réseau d’action pour la santé durable du Québec. Charte pour la santé durable du Québec. 2022. Disponible sur : https://actionnetwork.org/user_files/user_files/000/074/362/original/Charte_pour_la_sante_durable_du_Quebec.pdf. [Google Scholar]

Citation de l’article : Tardif J. Comment imaginer la formation des étudiants dans le domaine de la santé dans 15 ans? Pédagogie Médicale 2023:24;263-266

Liste des tableaux

Tableau I

. Facteurs influents dans le secteur de la santé à l’horizon 2040. (Tableau repris intégralement de OPCO Santé[1], page 46).

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